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La renaissance du caviar de Venise.
■ Les Italiens sont en train de s’imposer sur le marché avec un caviar produit dans les élevages de la société lombarde
Agroittica. ■ Cette histoire insolite a débuté à l’occasion d’une rencontre entre le patron d’Agroittica et un Russe, le professeur
Serge Doroshov, réfugié aux Etats-Unis pour des raisons politiques. ■ Déjà leaders mondiaux dans l’élevage de l’esturgeon blanc,
les Lombards ont maintenant l’intention de décrocher le titre de premier producteur européen de caviar.
Ariel F. Dumont, à Rome
La légende raconte
que, dans l’Antiquité,
quelques patriciens
se seraient
installés dans le village
de Calvisius pour élever des
esturgeons. Située à 150 kilomètres
de Milan, la région, riche
en points d’eau, représentait pour
les nobles pisciculteurs romains
l’endroit idéal pour multiplier les élevages et garantir la régularité
de la production de caviar. Avant
d’être apprécié par les tsars, le
caviar rendait fous, paraît-il, les
Romains, qui le servaient à
l’époque sur un lit de guirlandes
de fleurs avec des petits glaçons.
Plus de vingt siècles après,
deux familles d’entrepreneurs
lombards ont décidé de reprendre
le flambeau des patriciens
en se lançant à leur tour
dans la production de caviar.Aujourd’hui,
le bilan des activités
de la société est positif. Et les familles
Pasini (aciéries) et Ravagnan
(fournitures sidérurgiques
pour les cultures aquatiques),
qui contrôlent Agroittica, sont satisfaites
de leurs investissements.
Ainsi, douze ans après avoir produit
sa première boîte de caviar
pasteurisé, Agroittica est entrée
dans le cercle des entreprises qui
symbolisent la réussite du «made
in Italie ».
L’histoire de cette entreprise
créée dans les années 70 par les
Pasini et les Ravagnan est curieuse.
Voulant diversifier ses activités,
la famille Pasini, qui possède
des aciéries, a eu l’idée de
réutiliser l’eau réchauffée à 20°
pour élever des anguilles puis
des esturgeons.La découverte du
caviar a lieu en 1991 à l’occasion
d’une rencontre entre le patron
d’Agroittica et un Russe, le professeur
Serge
Doroshov. Réfugié
aux Etats-
Unis pour des
raisons politiques,
Doroshov
travaillait à
l’époque sur un
projet concernant
l’élevage
d’esturgeons
blancs.
La méthode
est importée en
Italie et les premiers
résultats réels sont atteints
en 1997 grâce à la multiplication
des poissons. En sept ans, l’entreprise,
qui réalise une bonne
partie de ses ventes sur Internet,
a investi 6 millions d’euros pour élargir ses bâtiments et améliorer
les techniques d’exploitation.
Trois biologistes et 27 ouvriers
sont actuellement employés à
plein temps dans les deux établissements.
Enfin, plus de
500.000 exemplaires nagent en
douceur dans les eaux de la nursery
et celles des 120 bassins.
Chiffre record. En cette fin
d’année où les entreprises,
comme de coutume, font les
comptes de
leurs ctivités,
force est de
constater que
2004 est un
excellent cru
pour Agroittica.
La société
lombarde
implantée à
Calvisius, rebaptisée
au
coursdes
siècles Calvisano,
vient de
réaliser un chiffre d’affaires annuel
de 16 millions d’euros net
d’impôts.Toujours pour cette
année, la production devrait
tourner autour de 13 tonnes de
caviar « Molosol », c’est-à-dire
peu salé. « Un chiffre record pour le
caviar d’élevage alors que les exportations
des pays producteurs [Azerbaïdjan,
Iran,Kazakhstan et Russie]
ont baissé », souligne à ce
propos Sandro Cancellieri, l’administrateur
délégué d’Agroittica.
Toujours cette année, enfin,
l’entreprise, qui se proclame leader
mondial de l’élevage d’esturgeons
blancs, vient d’accrocher
trois trophées importants à son
tableau de chasse.
Primo, les Lombards ont accompli
un véritable coup de
génie en vendant 20,5 tonnes
d’esturgeons blancs d’élevage à
une société moscovite ! « La
prochaine fois, nous vendrons
peut-être du caviar aux Russes… »,
prédit Sandro Cancellieri. Plus
près de chez eux, les Italiens
ont battu les trois entreprises
françaises de la Gironde qui
commercialisent leur produit
sous l’appellation de «Caviar
d’Aquitaine». Puis ils se sont également frayé un passage
important sur le marché français. «En septembre dernier, nous
avons décidé d’intensifier nos efforts
sur le marché français», raconte
Sandro Cancellieri. Une campagne
publicitaire rondement
menée a donné des résultats
tangibles : en 45 jours à peine,
Agroittica a placé une tonne
de son caviar qu’un quotidien
britannique a romantiquement
rebaptisé « Caviar de
Venise » !
Tout en haussant la barre pour
augmenter sa production d’au
moins une tonne, voire même
une tonne et demie en 2005,
Agroittica dresse le bilan des
activités de l’année écoulée. La
collaboration avec le transporteur
aérien Lufthansa, dont les
Italiens sont les fournisseurs exclusifs,
s’est renforcée. Plusieurs
autres compagnies importantes
ont été contactées dans la foulée.
En parallèle, les exportations
vers l’Allemagne – un pays
très consommateur – et la
Suisse, avec 300
kilos en 2004,
ont été revues à
la hausse. Au
niveau national,
enfin, la demande
se porte
plutôtbien
malgré une crise économique généralisée
et une consommation
globalement paresseuse. Reste,
certes, le problème du Japon où
les Italiens ont du mal à faire leur
trou. Une première percée effectuée
en 2000 a comporté la vente
de 100 kilos de caviar.Mais, depuis,
les ventes restent faibles.
Aux Etats-Unis, en revanche,
Agroittica, qui a profité, selon
la direction, de l’image du «made
in Italie», les choses marchent
bien.
Marché «fou». Pour l’entreprise
lombarde, le bilan est donc
positif et les prospectives de marché
séduisantes. Surtout depuis
qu’en septembre dernier l’Organisation
internationale qui réglemente
le commerce des espèces
en voie d’extinction (Cites) a
revu à la baisse les quotas d’exportation
des pays producteurs.
Une décision qui s’ajoute à la mesure
adoptée en 1998 lorsque les
esturgeons sauvages menacés de
disparition ont été inscrits dans le
registre des espèces protégées.
Deux mesures qui ont profité aux
producteurs européens comme
l’Espagne et la France, et notamment
l’Italie.
La décision de Cites aurait
d’ailleurs déjà eu des répercutions
importantes sur le marché
qui serait devenu «fou», pour
reprendre une expression de
Sandro Cancellieri. La seule évocation d’une baisse de la
production a en effet entraîné
une montée en flèche du prix du
kilo de caviar. Pour preuve, le
quotidien financier transalpin
Milano Finanza a rapporté que,
durant une vente aux enchères en
Iran, le kilo de caviar a été vendu
aux exportateurs à 800 euros,
voire 1.000 euros. En 2003, par
contre, le tarif était de 550 euros
au kilo.
Idées claires. Toute cette agitation
autour du caviar en provenance
des pays de l’ancienne
Union soviétique et de l’Iran intéresse énormément les éleveurs
européens. Aidés par la multiplication
des cycles de production
grâce aux techniques d’élevage,
les exploitants appliquent des
prix plus raisonnables que leurs
concurrents russes et iraniens.
«Le prix de gros du kilo de caviar
d’élevage se vend actuellement à 600 ou 700 euros et dans le
commerce entre
1.000 et 1.100
euros», déclare
l’administrateur
délégué de
Agroittica.
Après avoir
acheté l’an dernier
quelques
exemplaires
d’esturgeons sibériens pour tenter
de diversifier leurs élevages,
les Lombards ont aujourd’hui
les idées claires. L’objectif est
simple :développer leurs activités
pour répondre à la demande que
les pays producteurs, avec seulement
113,5 tonnes en 2004, ont
du mal à satisfaire. |